De manière assez habituelle, avec les fêtes de fin d'année vient l'heure des bilans. Bien sûr, Nicolas Sarkozy a affirmé, lors d'une récente interventon télévisée, que le bilan économique de 2007 ne pouvait lui être imputé, pas plus que celui de 2008, et que les effets de sa politique se feraient sentir à partir de 2009. Ben voyons... N'empêche : je ne peux résister à l'idée d'aller voir ce qui se passe derrière le volontarisme politique affiché et la rupture revendiquée.
Dans quelques années, Sarkozy ne manquera pas d'afficher la réforme des retraites comme grande réalisation de son mandat. Et pourtant, de l'avis des observateurs, les concessions accordées aux syndicats vont coûter plus cher que les économies escomptées avec la réforme. Le but de la réforme n'était-il pas non plus d'harmoniser les différents régimes existants ? On sait aujourd'hui que les concessions accordées aux syndicats constitueront autant d'entorses à cet objectif d'égalité. Est-ce cela, une vraie réforme ? Beaucoup de bruit pour pas grand chose, serais-je tenté de dire. Sarkozy aurait dû profiter de la dynamique présidentielle pour engager une réforme d'ensemble des retraites, avec l'instauration d'un système de retraite par points qui aurait véritablement placé tout le monde sur un pied d'égalité et aurait eu le mérite de la transparence.
Le fameux paquet fiscal, maintenant. Un trou de 15 milliards dans les finances publiques. Au profit de gens qui n'en ont pas spécialiement besoin. Etait-ce bien la priorité ? Il fallait créer un choc de confiance, a-t-on justifié. Où est-il, ce choc de confiance ? Car les Français ne sont pas dupes. Ils savent bien qu'en diminuant les impôts sans avoir résolu le problème de la réforme de l'Etat, on ne fera que créer du déficit, et que les déficits d'aujourd'hui sont les impôts de demain. La situation actuelle des finances publiques ne permettait pas une telle baisse des impôts. Ce qui était nécessaire n'était pas tant une baisse des impôts qu'une réforme d'ensemble de notre système fiscal, visant à le rendre plus juste, plus transparent, moins complexe, plus efficace. Au lieu de cela, Sarkozy a multiplié les mesures catégorielles et abattements isolés en tous genres qui ne feront que créer du déficit et ajouter à la complexité actuelle de notre système fiscal.
Ces différentes mesures avaient été annoncées par Sarkozy pendant sa campagne, nous rétorquera-t-on. Certes. Mais cela n'empêche pas de s'interroger sur leur efficacité.
Puisque Sarkozy se targue d'avoir tenu ses promesses de campagne, prenons-le au mot.
Le service minimum par exemple, devait permettre d'assurer un trafic normal pendant 3 heures le matin et 3 heures le soir, afin de permettre aux gens de se rendre normalement à leur boulot et de rentrer tranquillement le soir. Qu'en reste-t-il ? Une vague obligation pour les grévistes de se déclarer à l'avance, pour permettre à la SNCF et à la RATP d'établir correctement ses prévisions de trafic et éventuellement, d'affecter les agents non grévistes à quelques lignes prioritaires. Autrement dit, en cas de grève massive, les trains seront à l'arrêt, comme avant. Bien sûr, un véritable service minimum aurait pu impliquer de réquisitionner des agents grévistes, mais il faut savoir ce que l'on veut. La continuité du service public est à ce prix.
Sarkozy n'a eu de cesse, pendant la campagne, de dénoncer mai 68. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en affichant partout sa vie privée pour le moins agitée, il s'affiche aussi comme l'un des grands bénéficiaire de cette évolution sociologique. Il n'est pas dit qu'il y a 40 ans, l'opinion publique française aurait accepté ce qu'elle voit aujourd'hui... Et je ne reviendrai pas sur la "pipolisation" de la vie politique, la "politique spectacle" pratiquée par Sarkozy, avec la complicité de journalistes dont l'indépendance est sujette à caution, et qui lui évite utilement d'aborder les sujets de fond.
Après mai 68, la transition avec les universités est toute trouvée. Il y a eu loi cet été, dite "loi Pécresse", visant à assurer un peu plus d'autonomie aux universités et un peu plus de pouvoirs aux présidents d'universités, à la lumière de ce qui se pratique avec succès dans d'autres pays européens. Cette loi a été très médiatisée, a suscité de nombreuses manifestations d'étudiants cet automne, mais il s'agit pourtant d'une tempête dans un verre d'eau. Car si cette loi va dans le bon sens et a le mérite d'exister, elle n'est pourtant pas à la hauteur des enjeux. Quand osera-t-on une véritable autonomie des universités ? Quand osera-t-on une véritable sélection à l'entrée des universités ? Quand osera-t-on affirmer que la réponse à l'échec scolaire en première année de fac ne se situe pas dans d'illusoires tutorats ou travaux encadrés, mais dans une vairtable refonte des programmes du primaire et du secondaire, car c'est là que se créent les carences qui se révèlent dans l'enseignement supérieur ? Rien de tout cela pour l'instant. Est-cela, la rupture ?
Evoquons un peu la politique étrangère. Pendant la campagne électorale, Sarkozy avait fustigé ceux qui le critiquent mais qui vont serrer la main de Poutine. Il n'hésiterait pas à parler des droits de l'homme à ses différents interlocuteurs, il en finirait avec "la Françafique", avait-il promis. Une fois élu, il a pourtant fait exactement l'inverse : il a reçu Omar Bongo, il a félicité Poutine pour sa glorieuse victoire électorale, il a renoncé à évoquer les sujets qui fachent avec les Chinois, il a reçu Kadhafi en grande pompe, et j'en oublie certainement. De ce point de vue, il se situe dans la droite ligne de la politique étrangère de la France depuis 50 ans, consistant à soutenir les pires crapules de la planète. Est-ce cela, la rupture promise ? L'argent n'a pas d'odeur, dira-t-on. Peut-être. Constatons néanmoins qu'Angela Merkel, elle, n'hésite pas à aborder les sujets qui fachent avec ses différents interlocuteurs, et que cela n'empêche pas l'Allemagne d'exporter davantage que la France.
La seule véritable rupture opérée par Sarkozy en matière de politique étrangère réside dans le rapprochement avec les Etats-Unis. Ce rapprochement avec une puissance qui a toujours été l'un de nos alliés était sans doute nécessaire. Il n'en demeure pas moins isolé pour que l'on puisse vraiment dire que Sarkozy pratique une diplomatie différente de ses prédécesseurs.
Le mini-traité européen est la seule véritable avancée attribuable à Sarkozy. Sarkozy l'avait annoncé pendant la campagne, il voulait faire un traité simplifié qui reprendrait les aspects plutôt consensuels du TCE (le volet institutionnel et la charte des droits fondamentaux) en laissant de côté le point le plus contesté de ce TCE (le volet économique, jugé trop libéral). Il avait également annoncé qu'il ne ferait pas de référendum. Alors peut-être ce nouveau traité n'est-il pas aussi simplifié que promis, sans doute manque-t-il d'audace, mais il a le mérite d'exister et de permettre à l'Europe de fonctionner à nouveau. Avec 27 membres, il n'était pas acquis que l'Europe puisse se remettre de l'échec du TCE. Sarkozy a su débloquer la situation, il faut lui en savoir gré, et espérer que ce nouveau traité soit ratifié dans tous les Etats membres.
Il y aurait encore tant de sujets à aborder. Ces six premiers mois constituaient une opportunité en or pour engager enfin de vraies réformes. Au lieu de cela, rien, ou si peu. Beaucoup d'agitation verbale, mais pas grand chose au fond. Une rupture affichée, mais au fond une grande continuité d'ensemble avec ce qui se pratique depuis 50 ans. Vous l'aurez compris, pour moi, Sarkozy, c'est beaucoup de paroles, mais peu d'action. Comme on dit souvent, ce sont ceux qui en parlent le plus qui en font le moins.